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Du laboratoire à la récréation: Mesurer l’altruisme et la prosocialité dans l’enfance


Par Lucie Rose & Klara Kovarski



Tout au long de la journée, des occasions d’agir pour le bénéfice d’autrui se présentent à nous : aider une personne qui tombe dans la rue à se relever, partager son déjeuner avec un camarade ou collègue sans rien attendre en retour, ou encore réconforter une personne qui nous est proche, ou même que l’on ne connaît pas… Ces comportements bénéfiques pour les autres mais parfois coûteux (en temps, ressources ou émotions) peuvent être définis comme actions altruistes. Ces actions forment une sous-catégorie des comportements pro-sociaux, qui apportent aussi un bénéfice pour autrui mais peuvent se situer dans une logique de réciprocité, d’échange, ou de gains mutuels (par exemple dans le cas de la coopération). Le terme altruisme est introduit au 19e siècle par le philosophe Auguste Comte pour qui la morale s’articule autour des relations sociales et non d’un penchant individuel.


Le développement des comportements altruistes et prosociaux


Les mécanismes sous-tendant l’altruisme et plus largement le comportement prosocial, englobant toutes les actions qui visent à bénéficier à autrui, sont débattus depuis des siècles. Aux racines philosophiques du débat, la perspective de la philosophie morale du 17ème et 18ème siècle considère l’altruisme comme guidé par un code moral strict, alors qu’une conception opposée place les émotions comme source des motivations et comportements altruistes (Clavien & Chapuisat, 2013). Cette distinction entre morale et émotion se reflète jusque dans les recherches scientifiques du vingtième siècle: alors que le domaine de la psychologie tend à étudier l’altruisme à travers les processus d’empathie, l’économie comportementale observe l’altruisme à travers des expériences de partage de ressources qui mesurent la préférence pour une répartition “juste” ou équitable (Pfattheicher et al., 2021).


Pourtant, le comportement altruiste et prosocial ne se limite pas au partage ! Dunfield et Kuhlmeier (2013) ont ainsi montré qu’au cours du développement de l’enfant, on observe trois grandes catégories d’action prosociale: l’aide, le partage, et le réconfort. Ces trois types d’action seraient une réponse à trois états différents perçus par l’acteur du comportement prosocial, respectivement un besoin d’assistance pour accomplir un but, un désir matériel, et une détresse émotionnelle. L’aide, le partage et le réconfort s’expriment de manière volontaire et spontanée dès la petite enfance, mais suivent des trajectoires développementales distinctes et selon des temporalités différentes (Paulus et al., 2015). A l’entrée à l’école primaire, les enfants disposent ainsi de ce que l’on pourrait appeler un répertoire prosocial, constitué d’une variété de comportements à mettre en œuvre selon le contexte et selon le destinataire (Grueneisen & Warneken, 2022). A l'heure actuelle, peu de recherches suggèrent comment ces trois catégories pourraient être liées entre elles.


Ces comportements sont également associés à des effets positifs pour ceux qui en sont les acteurs.

Chez l’enfant et l’adolescent, le fait d’agir de manière prosociale est associé à une meilleure réussite académique et des amitiés de meilleure qualité (en termes de proximité, de sécurité de la relation, et de confiance), potentiellement expliqués par un effet positif sur l’estime de soi et l’encouragement mutuel entre pairs [1] [2] [3] [4] (Caprara et al., 2014; Maunder & Monks, 2019).

A plus long terme, la fréquence des comportements prosociaux en début d’adolescence est liée au niveau d’engagement civique dans les années qui suivent (Taylor et al., 2018). Ainsi, étudier le développement de l’altruisme et de la prosocialité chez l’enfant est un premier pas important compte tenu des retentissements positifs du comportement prosocial observés tout au long de la vie. De même, on observe depuis le début du 21e siècle un engouement au niveau international pour la mise en place de programmes d’apprentissage socio-émotionnels dès l’école primaire, ainsi qu’au collège et au lycée (Durlak et al., 2010). Ces programmes sont recommandés dans une approche inclusive de l’éducation qui prend également en compte l’importance du développement socio-émotionnel dans l’éducation au-delà de critères strictement académiques (Gotlieb et al., 2022). Comprendre l’efficacité de ces initiatives requiert une évaluation de leur effet sur le comportement prosocial, ainsi que sur d’autres domaines (résultats académiques, bien être…). Cependant, pour étudier un comportement, il faut avant tout avoir les moyens de bien le mesurer.


L'utilisation de questionnaires pour mesurer la prosocialité


Les diverses disciplines qui s’intéressent aux intentions et comportements prosociaux proposent des façons variées et complémentaires de les mesurer.

L’apport de la psychologie se situe avant tout dans la mesure des intentions à agir de manière prosociale ou altruiste plus que dans la mesure d’un comportement en lui-même. Face à une liste de situations hypothétiques, sous la forme d’un questionnaire le plus souvent, les répondants indiquent de quelle manière ils pensent réagir, ou évaluent la fréquence à laquelle ils s’engagent dans un comportement prosocial donné (cette évaluation pouvant également se faire par les parents ou enseignants). On retrouve ce mode de mesure dans un outil fréquemment employé dans la recherche en psychologie du développement mais également en milieu clinique, le questionnaire Points Forts-Points Faibles (Goodman, 1997), mais également dans des échelles anglophones telles que l’Altruism Scale for Children (Swank et al., 2020; Rose et al., traduction française en cours de révision).

Les échelles auxquelles répondent les participants eux-mêmes comportent un risque dès lors qu’on s’intéresse aux comportements socialement désirables : comment s’assurer que l’on mesure l’intention réelle, et non pas uniquement l’énoncé d’une norme sociale, ou encore l’image positive que les répondants souhaitent donner d’eux-mêmes ?

Pour répondre à la première partie de cette question, Smith, Blake et Harris (2013) ont proposé à des enfants de trois à huit ans une tâche de partage d’autocollants parfumés avec un enfant virtuel après avoir donné leur avis sur le nombre d’autocollants à partager qui leur semblait le plus juste, ou équitable. Les auteurs ont ainsi montré qu’on observe chez les enfants un écart entre connaissances normatives (le nombre d’autocollants que je devrais donner, ou qu’on devrait me donner) et comportement (combien d’autocollants je donne réellement) jusqu’à l’âge de 7-8 ans. Autour de cet âge, on observe également que le raisonnement autour de sa propre réputation par rapport aux camarades influence la décision d’agir de manière prosociale (Engelmann & Rapp, 2018), participant à son tour au risque d’obtenir des réponses à des échelles de mesure de l’intention prosociale différentes de la réalité du comportement.


Comment mesurer les comportements pro-sociaux ?


En réponse aux incertitudes soulevées par l’utilisation de questionnaires, la tentation immédiate est de se tourner vers la mesure du comportement, et non plus de l’intention altruiste. Toutefois, comment mesurer un comportement prosocial ou altruiste au laboratoire, dans des conditions contrôlées qui permettent de tirer des conclusions fiables ?

En économie comportementale, les travaux emploient une vaste palette d’expériences pour étudier le comportement prosocial au cours de la vie. Ces expériences s’inscrivent dans la théorie des jeux, une théorie économique qui permet de modéliser les relations humaines de partage et de coopération à partir du postulat que dans toute interaction, l’être humain cherche avant tout à maximiser ses gains et à minimiser ses pertes. Si ces jeux portent des noms peu encourageants pour une application à l’étude du développement - dilemme du prisonnier, jeu du dictateur - ils ont l’avantage de mettre les participants dans des situations impliquant un partage concret de ressources (informationnelles ou matérielles) et, ainsi, une mesure de leur comportement. Il existe une multitude de jeux économiques, mais les trois les plus fréquemment employés dans l’étude de l’altruisme sont le jeu du dictateur, le jeu de l’ultimatum, et le jeu des biens publics (Harbaugh & Krause, 2000).


  • Le jeu du dictateur est le plus simple des jeux économiques (Benenson et al., 2007): un participant reçoit une allocation de départ (somme monétaire, ou plus couramment de petits jouets pour les enfants), et peut décider librement de donner une partie de cette allocation à un bénéficiaire (réel ou non) qui ne peut qu’accepter cette répartition.. La mesure du comportement altruiste, dans ce cas, sera le ratio de ressources données au montant total de ressources.


  • Dans un second jeu, le jeu de l’ultimatum, le bénéficiaire devient également acteur de l’interaction (Sanfey et al., 2003). Tout se déroule au départ comme dans un jeu du dictateur : le donneur reçoit une allocation de départ, puis décide librement de la somme à transférer au bénéficiaire. En revanche, le bénéficiaire peut décider de refuser cette répartition, auquel cas le montant reçu tombe à zéro pour tous. Cette règle est connue de chacun dès le départ et rentre donc en compte dans la prise de décision du montant à transmettre ou à accepter. Cela permet de mettre en jeu un raisonnement stratégique qui mêle l’application d’une norme d’équité, l’intérêt personnel, et l’attente de réciprocité… et donc de mesurer le niveau d’altruisme du donneur dans cette situation plus complexe que la précédente.


  • Enfin, le jeu des biens publics ne modélise plus une interaction entre deux individus, mais au niveau du groupe ou de la société (Fehr & Fischbacher, 2004). Chaque participant reçoit une allocation et décide de contribuer librement à un pot commun. Le montant total du pot commun est ensuite multiplié par un facteur décidé à l’avance, puis réparti entre tous les participants… un peu comme un système d’impôts ! En revanche, ici, les participants peuvent décider de ne pas contribuer mais bénéficient tout de même de la répartition. On mesurera alors, dans ce type de jeu, le niveau de coopération à grande échelle face à la tentation de la fraude.


Des perspectives pour répondre aux limites des outils de mesure


Comme dans le cas des questionnaires et de leurs limites, les jeux économiques restent également imparfaits pour mesurer efficacement le comportement prosocial et altruiste. Aider une personne à se relever est une situation entièrement différente d’un jeu de don de ressources, tout comme partager son déjeuner avec une personne connue, que l’on rencontre au quotidien et avec qui nous partageons une relation sociale basée sur la réciprocité, est une situation peu comparable à un jeu du dictateur qui retire tout contexte social.

Combiner des questionnaires et des mesures inspirées de la théorie des jeux peut s’avérer intéressant.

L’écart entre connaissance des normes dans l’intention à agir de manière altruiste, et leur application dans le don/partage des ressources, peut par exemple se mesurer en comparant les réponses à un questionnaire et le montant donné dans une tâche expérimentale.

De même, étant donné que les tâches expérimentales mesurent avant tout le partage, une approche combinée peut nous permettre d’obtenir en plus une visibilité sur le niveau d’entraide et de réconfort grâce à des échelles remplies par les parents ou enseignants, produisant ainsi une vision plus complète de la prosocialité dans son ensemble.


Jusqu’ici, rares sont les recherches à grande échelle qui ont privilégié l’observation en milieu réel. La diversité des comportements altruistes ou, à l’inverse, agressifs qui s’enchaînent dans une cour d’école, à l’image du documentaire Récréations de Claire Simon (1993), en font un terrain intéressant pour la compréhension de la prosocialité. Plus généralement, écouter les enfants et adolescents parler de l’altruisme et de ses différents visages dans leur quotidien, dans leur contexte culturel et de vie, est indispensable pour nourrir notre compréhension de l’altruisme. Ainsi, l’expression de la prosocialité peut varier entre différents milieux socio-économiques ou différentes cultures (Armstrong-Carter & Telzer, 2021). De même, la diversité des comportements prosociaux d’entraide, de réconfort et de partage dans les situations d’incertitude et de crise (catastrophes naturelles, conflits, épidémies…) interroge sur comment mieux la traduire dans les mesures expérimentales (pour revue voir Rose et al., 2022).

Une approche multi-méthode combinant évaluation des intentions, mesure du comportement en milieu contrôlé et observation rigoureuse dans les contextes plus écologiques (à l’école) et les relations du quotidien pourrait contribuer à éclairer ces questions cruciales dans l’étude de l’altruisme. Les efforts méthodologiques vers une meilleure caractérisation du comportement prosocial et altruiste seraient alors une illustration de la recherche comme “curiosité formalisée”, pour emprunter le terme à l’anthropologue Zora Neale Hurston, dans l’objectif de développer des interventions efficaces et utiles aux générations à venir.



Références :























Auteurs :

Lucie Rose

Doctorante à l'INCC, Université Paris Cité



Klara Kovarski

Maitresse de Conférences, LaPsyDÉ, Université Paris Cité




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