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Nos émotions peuvent elles nous aider à prendre de bonnes décisions ?



Dans cet article, nous avons choisi de présenter les travaux d’Antonio Damasio ainsi que ceux de notre laboratoire parce qu’ils viennent révolutionner la conception classique selon laquelle nos émotions ne pourraient qu’entraver une prise de décision adaptée [1]. L’étude de patients présentant des lésions cérébrales va conduire Damasio à proposer une hypothèse qui place les émotions au cœur du processus décisionnel. Après avoir passé en revue les premières preuves expérimentales issues d’analyses neurologiques, comportementales, et physiologiques, nous irons dans notre laboratoire pour tenter de répondre à deux questions : Peut-on stimuler le guidage émotionnel en œuvre dans la prise de décision ? Comment l’analyse des capacités décisionnelles des enfants et des adolescents peut nous aider à comprendre les mécanismes en jeu ?


La naissance de l'hypothèse des marqueurs somatiques


En séparant le corps de l’esprit les philosophes de l’Antiquité ont indirectement mené les psychologues à perpétuer un dualisme écartant les émotions de la cognition. Autrement dit, il y aurait d’un côté les émotions et de l’autre la raison. Aujourd’hui, la tendance est tout autre tant les processus cognitifs et émotionnels apparaissent entrelacés. Avec leur hypothèse « des marqueurs somatiques », l’équipe de Damasio va démontrer comment nous nous servons de nos expériences émotionnelles passées pour prendre de meilleures décisions à chaque instant. Alors que nous naviguons tous les jours dans un monde très complexe et incertain, nous pouvons nous reposer sur un guidage émotionnel inconscient. En effet, nous prenons sans cesse des décisions sans pourtant savoir exactement ce que chacune d’entre elles va impliquer précisément. Par exemple, on pourrait vous proposer de vous investir dans un nouveau projet professionnel sans pour autant que vous ne sachiez exactement quelles sont les probabilités que le projet porte ses fruits, ou quelles sont au contraire les probabilités que vous rencontriez des difficultés. Non seulement ces informations probabilistes sont généralement manquantes, mais il arrive aussi très souvent que le nombre d’informations à prendre en compte soit beaucoup trop important pour que nous puissions vraiment calculer le rapport bénéfice/coût de chaque option qui s’offre à nous. C’est d’autant plus vrai que nous sommes dotés de capacités attentionnelles limitées. En somme, quand vous décidez d’aller dans un restaurant ou d’aller voir une pièce de théâtre, il est peu probable que vous ayez engagé un calcul très précis pour choisir ! Certes, vous avez surement déjà essayé volontairement de prendre en compte précisément tous les facteurs susceptibles d’impacter le bien être que vous ressentirez à choisir un appartement plutôt qu’un autre (i.e., loyer, charges, étage, chauffage, luminosité, quartier, transports, politiques du quartier…) mais il est fort à parier que cela est devenu un vrai casse-tête. C’est justement pour réduire cette complexité et pour pallier nos capacités attentionnelles limitées que les émotions interviendraient pour faciliter nos prises de décisions.


L’équipe de Damasio va ainsi formaliser les mécanismes en jeu de ce qu’on appelle communément l’intuition, et ce, grâce à l’analyse fine des difficultés décisionnelles de patients présentant des lésions cérébrales dans certaines régions cérébrales très précises [2] [3] [4]. Notre intuition fonctionnerait comme un signal qui serait avant tout inscrit dans notre corps, c’est pourquoi il fait mention de « marqueurs somatiques ». Ce « marquage » repose sur le fait que nos émotions s’accompagnent de modifications physiologiques comme une augmentation du rythme cardiaque face à un danger. En anglais, on fait d’ailleurs référence au « gut feeling » soit ce que l’on pourrait traduire par l’instinct viscéral. Selon Damasio, une région du cerveau (l’amygdale) permettrait d’associer un stimulus particulier avec un état du corps. Par exemple, la vue d’un serpent provoquerait dans votre corps une augmentation du rythme cardiaque et de votre transpiration, ce qui donnerait une sensation générale d’aversion ou de peur. C’est ce que Damasio va appeler une réaction émotionnelle primaire. Une autre région du cerveau (le cortex préfrontal ventro-médian situé en avant, juste au-dessus de vos orbites) permettrait quant à elle de réactiver cette association (stimulus- état du corps) de telle sorte que vous pourriez ressentir dans votre corps ce même ressenti aversif par anticipation. On parle alors de réaction émotionnelle secondaire. L’action de ces deux régions clefs soutiendrait donc la mise en place d’un apprentissage émotionnel qui nous aide à nous orienter vers les choix qui nous font le plus de bien au cours du temps. Par exemple, si vous ressortez d’un restaurant avec une intoxication alimentaire, vous allez très probablement développer une réaction émotionnelle primaire très négative. Mais la prochaine fois que vous passerez devant ce restaurant ou même devant un restaurant similaire (par exemple parce qu’on y sert le même type de plats), vous développerez une réactivité émotionnelle secondaire qui vous encouragera à ne pas faire un tel choix parfois même de façon inconsciente. Nos émotions nous permettent donc d’apprendre de nos erreurs et de nos réussites et de guider les décisions futures. Sans elles, nous serions incapables de prendre une décision adaptée d’après Damasio.


L'expérience de Damasio ou comment tester l'existence d'un guidage émotionnel dans la prise de décision ?


Pour tester cette hypothèse, de nombreuses études ont évalué la capacité des individus à apprendre à choisir avantageusement dans un jeu de prise de décision financière censé reproduire la complexité de notre environnement (pour une revue voir [5]). Concrètement, les participants se voient donner l’objectif de piocher parmi 4 tas de cartes dans le but de remporter le plus d’argent possible avec pour seul indice que certains tas sont plus avantageux que d’autres (voir Figure 1). Le jeu est ainsi complexe et ambigu à plusieurs égards. Premièrement, les participants se trouvent initialement dans une totale incertitude un peu comme vous en lisant ces quelques lignes : ils ne savent ni le nombre d’essais à réaliser (i.e., 100), ni quels retours d’information (les feedbacks) ils vont découvrir en piochant ces cartes. En réalité, ces feedbacks combinent des gains et des pertes d’ampleurs variables. A titre d’exemple, une carte peut indiquer un gain de 9$ et une perte de 35$ et une autre carte indiquer un gain de 12$ et une perte de 0$. Le calcul n’est pas complexe en soit, mais imaginez que vous soyez vous-même en train de piocher dans les différents tas alors que n’avez quasiment aucune information. Vous seriez bien incapable de maintenir et de mettre à jour constamment le rapport bénéfice/coût de chaque tas. Le jeu est aussi difficile au sens où il oppose l’attractivité des tas et leur caractère avantageux sur le long terme. En effet, le participant va devoir découvrir au fur et à mesure que deux tas (A et B) sont attractifs en offrant de larges gains mais n’en restent pas moins désavantageux sur le long terme en infligeant des pertes encore plus larges. A l’inverse deux tas (C et D) sont peu attractifs au vu des petits gains qu’ils offrent mais sont avantageux sur le long terme puisqu’ils infligent des pertes encore plus petites. Malgré toutes ces embuches, les adultes sains arrivent progressivement à se désengager des tas attractifs mais désavantageux sur le long terme (les tas A et B) pour choisir préférentiellement les tas moins attractifs mais avantageux sur le long terme (les tas C et D). Ils arrivent à le faire parfois sans être tout à fait capable d’expliquer ce qu’ils ont fait dans le jeu ! Tout laisse à penser que les participants adultes arrivent à réduire la complexité du jeu et à en extraire des informations pertinentes pour pouvoir choisir de façon avantageuse. A l’inverse, les patients souffrant de lésions au niveau de l’amygdale et du cortex préfrontal ventro-médian choisissent tout au long du jeu préférentiellement dans les tas désavantageux. A ce stade, il reste à démontrer que la capacité des adultes à apprendre de leurs choix pour choisir préférentiellement dans les tas avantageux repose bien sur un guidage émotionnel.


Figure 1: Caractéristiques du jeu de prise de décision financière inventé par l’équipe de Damasio. Les participants se trouvent face à 4 tas de cartes avec l’objectif de gagner le plus d’argent possible avec pour seule information que certains sont meilleurs que d’autres. En réalité, les tas se distinguent selon :1) leur caractère avantageux ou non sur le long terme et 2) selon le pourcentage de gains/pertes qu’ils attribuent toutes les 10 cartes. Sans avoir ces informations au préalable, les participants doivent donc apprendre au cours du jeu à choisir parmi les deux tas avantageux.


Afin donc de vérifier le rôle des émotions dans cet apprentissage, l’équipe de Damasio a choisi de mesurer les réponses électrodermales des participants pendant le jeu. Pour cela, on pose à l’extrémité d’un des doigts du participant deux électrodes qui vont détecter les changements de conductance provoqués par une modulation de la sudation. La sudation témoigne en fait de la réactivité émotionnelle, c’est d’ailleurs exactement sur ce principe que repose un détecteur de mensonge ! L’analyse des résultats illustre que les adultes présentent très tôt la réactivité émotionnelle primaire qui fait directement suite aux gains nets et aux pertes nettes. Lorsqu’ils perdent ou qu’ils gagnent, ils ressentent une émotion qu’il est possible de détecter grâce à la réponse électrodermale. Mais de façon plus surprenante, les adultes développent au cours du jeu une réponse émotionnelle anticipatrice (juste avant de piocher dans un tas), réponse qui est beaucoup plus forte avant de piocher dans un tas désavantageux qu’avant de piocher dans un tas avantageux. Cette réponse émotionnelle secondaire permet donc de distinguer les tas désavantageux de ceux qui sont avantageux. C’est comme si leur cerveau avait appris des expériences émotionnelles qu’ils ont ressenti après des gains et des pertes pour les guider ensuite et leur dire attention si tu pioches dans ces deux tas de cartes c’est dangereux ! Une étude souligne même l’importance de cette réponse émotionnelle secondaire puisque celle-ci corrèle avec la propension à choisir de façon avantageuse [6]. C’est là la preuve qu’un signal intuitif oriente les participants vers les choix les plus bénéfiques sur le long terme. Plus surprenant encore, ce signal semble agir tout en échappant à la conscience des participants ! En effet, lorsque ces derniers sont interrogés sur leurs connaissances explicites du jeu, ce n’est que bien après l’apparition du signal émotionnel secondaire qu’ils arrivent à identifier les tas les plus avantageux. L’analyse des réponses électrodermales des patients cérébro-lésés va également conforter cette hypothèse des marqueurs somatiques. En effet, il n’est pas surprenant de ne voir aucune réponse émotionnelle anticipatrice chez les patients avec une lésion de l’amygdale, puisqu’ils ne présentent déjà pas de réactivité émotionnelle primaire. En revanche chez les patients avec une lésion du cortex préfrontal ventro-médian, seule la réactivité émotionnelle secondaire fait défaut. Ces résultats montrent ainsi que les difficultés décisionnelles de ces deux groupes de patients cérébro-lésés s’expliquent par des mécanismes différents. Pour choisir de façon avantageuse, il est donc nécessaire de récupérer les expériences émotionnelles antérieures qui viennent guider nos décisions. L’avantage de ce système est indéniable et nous évite d’être en permanence sur notre calculette à peser le pour et le contre. Toutefois, cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas faire ces calculs dans certains contextes. Par exemple, dans un contexte de pari sportif, vous disposez d’informations (par exemple les statistiques de réussite de chaque équipe, qui joue à domicile, les gains potentiels) que vous allez très probablement prendre en compte pour faire votre choix.


Peut-on stimuler le guidage émotionnel en œuvre dans la prise de décision ?


L’hypothèse des marqueurs somatiques repose majoritairement sur l’interprétation des réponses électrodermales qui fait pourtant encore débat dans la communauté scientifique [7]. Nous avons ainsi imaginé au laboratoire un nouveau protocole expérimental susceptible vérifier que nos émotions nous aident à apprendre à choisir avantageusement dans un contexte complexe [8]. Nous avons manipulé directement le contexte émotionnel lié aux feedbacks du jeu pour déterminer si ce contexte affecte la capacité à prendre des décisions avantageuses dans une situation complexe et ambiguë. En caricaturant un peu, l’enjeu était ici de stimuler (ou de perturber) l’amygdale des participants en renforçant (ou en interférant avec) le développement des marqueurs somatiques primaires avec l’idée que cette stimulation (ou cette interférence) renforcerait (ou gênerait) le développement d’une réactivité émotionnelle secondaire. Nous avons créé une nouvelle version de ce jeu de prise de décision dans laquelle le contexte émotionnel associé aux feedbacks de gains et de pertes est systématiquement manipulé par la présentation d’images émotionnelles après chaque feedback (voir Figure 2).


Figure 2 : Illustrations tirées du jeu de prise de décision financière créé dans notre laboratoire : a) le participant sélectionne une carte ; b) il reçoit un feedback incluant des gains/des pertes d’ampleurs variables et c) il voit une photographie d’un visage qui exprime la joie ou la peur. Le type d’émotion représenté sur le visage est fonction du feedback reçu ( i.e., un gain ou une perte) et est fonction de la condition expérimentale attribuée (un contexte émotionnel congruent, incongruent ou sans contexte émotionnel pour le groupe contrôle).


En accord avec la littérature, nous avons présenté des visages exprimant la joie pour renforcer les marqueurs somatiques positifs et des visages exprimant la peur pour renforcer les marqueurs somatiques négatifs. Nous avons alors réparti aléatoirement cinquante-neuf sujets adultes dans trois conditions expérimentales : un groupe dit « congruent » (i.e., image de joie après un gain et image de peur après une perte); un groupe dit « incongruent » (i.e., image de peur après un gain et image de joie après une perte) et un groupe contrôle (i.e., sans images). Si la capacité à choisir avantageusement dans ce jeu complexe repose sur le développement d’un signal émotionnel, nos différents types de contextes émotionnels devraient moduler à la hausse (i.e., dans le groupe « congruent ») ou à la baisse (i.e., dans le groupe « incongruent ») les performances. Nos résultats vont en ce sens puisque les participants du groupe congruent ont choisi de manière plus avantageuse que dans le groupe contrôle alors que ceux du groupe incongruent ont choisi de manière désavantageuse tout au long du jeu (voir Figure 3). Autrement dit, en renforçant les marqueurs somatiques primaires à l’aide d’un contexte émotionnel, nous avons réussi à faciliter l’apprentissage des participants. Lorsque les visages émotionnels étaient incongruents, nous avons au contraire perturbé le développement des marqueurs somatiques conduisant les sujets sains à se comporter comme les patients cérébro-lésés. Ces résultats confirment non seulement qu’un apprentissage émotionnel se met en place au cours de ce jeu complexe et qu’il est possible de faciliter ou au contraire d’interférer avec cet apprentissage seulement à l’aide d’images de visages de joie et de peur.


Figure 3 : Score moyen par bloc de 20 cartes (calculé en soustrayant le nombre de sélections dans les tas désavantageux au nombre de sélections faites dans les tas avantageux) pour chacun des trois groupes expérimentaux. Ainsi, un score au-dessus de 0 montre une tendance à choisir dans les tas avantageux alors qu’un score inférieur à 0 montre une tendance à choisir dans les tas désavantageux. Les scores marqués d’une * sont significativement différents de 0.


Comment l'analyse des capacités décisionnelles des enfants et des adolescents peut nous aider à comprendre les mécanismes en jeu ?


Afin d’explorer ces capacités décisionnelles chez les plus jeunes, plusieurs chercheurs ont proposé de nouvelles variantes de ce jeu complexe de prise de décision [9]. Le principe est strictement identique dans chaque version : choisir sans savoir ce qui nous attend et sans pouvoir calculer précisément les rapports bénéfices/coûts des options. En revanche, dans certains jeux, il est question de piocher parmi des tas pour gagner des chocolats, dans d’autres il s’agit d’ouvrir des portes avec l’objectif de remporter des pommes pour un âne affamé ou tout simplement de piocher des cartes pour gagner de petites sommes d’argent. Les résultats concordent à montrer que cet apprentissage émotionnel est loin d’être aussi efficace chez les enfants et les adolescents qui se montrent incapable de choisir avantageusement dans ce même type de jeu [10] [11]. Ces derniers présentent bien des réactions émotionnelles primaires après les feedbacks complexes et ils développent même une réaction émotionnelle anticipatrice. Mais alors pourquoi ne parviennent-ils pas à éviter les tas désavantageux ? Pour le comprendre, il faut revenir à une caractéristique de la tâche de Damasio qui était passée inaperçue chez les adultes. Certes, les tas A et B sont désavantageux mais ils diffèrent également par la fréquence des pertes qu’ils infligent. Alors que le tas A conduit à 5 pertes toutes les 10 cartes, le tas B n’en n’inflige qu’une. Une seule mais une énorme qui à elle seule atteint la somme totale des 5 pertes du tas A. C’est exactement le même principe pour les tas avantageux. Ainsi, une partie du mystère des difficultés des adolescents dans cette tâche s’estompe. À la différence des adultes, il semble que leur réactivité émotionnelle secondaire les conduit à éviter les tas qui infligent des pertes fréquemment. Dit autrement, leur intuition est moins adaptative que celle des adultes puisqu’au lieu de les guider vers les tas avantageux, elle les guide vers les tas avec une fréquence de pertes plus faible indépendamment de leur caractère avantageux sur le long terme. Ce signal intuitif n’est pas adapté à l’objectif de gagner le plus d’argent possible puisque seule la prise en compte combinée de la fréquence des gains/pertes et de leur ampleur peut nous mener à choisir avantageusement. Imaginez par exemple un tas où piocher 10 fois de suite vous conduise à recevoir 8 pertes de 5$ et 2 gains de 50$ : cela reste avantageux même si vous avez des pertes qui apparaissent 80% du temps.


Dans notre laboratoire, nous nous sommes fixé l’objectif de mieux comprendre ce qui influence les décisions au cours du développement. Pour ce faire, nous avons demandé à des enfants, des adolescents et des adultes de choisir dans une nouvelle version du jeu qui permet de vérifier comment on arrive à s’extraire de l’influence de la fréquence des pertes pour choisir avantageusement [12]. Dans cette version, deux tas sont avantageux (les tas B & C) et deux tas sont désavantageux (les tas A & D) mais les tas se distinguent nettement avec une fréquence de perte faible (20% pour les tas A & B) ou élevée (80% pour les tas C & D). Les résultats attestent d’une nette préférence pour les tas avec une fréquence de pertes faibles (i.e., tas A & B) à la fois chez les enfants, chez les adolescents et chez les adultes. Alors que le groupe d’adultes montre une préférence pour le tas avantageux B par rapport au tas A désavantageux, aucun des trois groupes ne montre de préférence pour le tas C par rapport au tas D pourtant avantageux mais associé à des pertes fréquentes (voir Figure 4). L’influence des pertes est donc très forte mais les adultes peuvent s’en défaire pour choisir avantageusement dans un contexte où les pertes ne sont pas trop fréquentes.


Figure 4 : Nombre moyen de cartes sélectionnées dans chacun des tas du jeu pour le groupe des enfants, le groupe des adolescents et celui des adultes. Dans cette version du jeu, les tas avantageux et désavantageux sont contrastés selon qu’ils infligent des pertes à une fréquence de 20% ou de 80%. Les ∗∗∗ témoignent d’une différence statistiquement significative alors que « ns » illustre une absence de différence significative.


En conclusion, cet article doit vous inviter à prendre de la distance face à l’idée qu’il faudrait toujours mettre ses émotions de côté pour bien choisir. Bien au contraire, nos émotions peuvent nous être très utiles puisqu’elles peuvent inconsciemment nous aider à éviter le pire ! En revanche, ce guidage émotionnel semble avoir besoin de temps pour être vraiment efficace puisque seuls les adultes en font preuve. Chez les enfants et les adolescents, ce guidage fait défaut (chez les enfants) ou reste inefficient (chez les adolescents) probablement faute d’expériences diverses suffisantes pour pouvoir être guidés correctement par leurs émotions. Mais quel que soit votre âge, nous espérons que la lecture de cet article s’est accompagnée d’émotions positives, de quoi vous conduire à revenir très prochainement sur le site du 21duLaPsyDÉ pour de nouvelles découvertes !



Pour aller plus loin:

[1] Damasio, A. R. (1994). L'erreur de Descartes: La raison des émotions. Paris : Odile Jacob (1995).

[2] Damasio, H, Grabowski, T., Frank, R., Galaburda, A. M., & Damasio, A. R. (1994). The return of Phineas Gage: Clues about the brain from the skull of a famous patient. Science, 264(5162), 1102–1105.

[3] Bechara, A., Damasio, H., Damasio, A. R., & Lee, G. P. (1999). Different contributions of the human amygdala and ventromedial prefrontal cortex to decision-making. The Journal of neuroscience, 19(13), 5473–81.

[4] Bechara, A., Damasio, H., Tranel, D., & Damasio, A. R. (2005). The Iowa Gambling Task and the somatic marker hypothesis: some questions and answers. Trends in cognitive sciences, 9(4), 159–62; discussion 162–4.

[5] Dunn, B. D., Dalgleish, T., & Lawrence, A. D. (2006). The somatic marker hypothesis: a critical evaluation. Neuroscience and biobehavioral reviews, 30(2), 239–71. doi:10.1016/j.neubiorev.2005.07.001

[6] Tomb, I., Hauser, M., Deldin, P., & Caramazza, A. (2002). Do somatic markers mediate decisions on the gambling task? Nature neuroscience, 5(11), 1103–4; author reply 1104. doi:10.1038/nn1102-1103

[7] Carter, S., & Pasqualini, M. S. (2004). Stronger autonomic response accompanies better learning: A test of Damasio’s somatic marker hypothesis. Cognition & Emotion, 18(7), 901–911. doi:10.1080/02699930341000338

[8] Aïte, A., Borst, G., Moutier, S., Varescon, I., Brown, I., Houdé, O., & Cassotti, M. (2013). Impact of emotional context congruency on decision making under ambiguity. Emotion, 13(2), 177–82. doi:10.1037/a0031345

[9] Cassotti, M., Aïte, A., Osmont, A., Houdé, O., Borst, G. (2014). What have we learned about the processes involved in the Iowa Gambling Task (IGT) from developmental studies? Frontiers in Psychology, section Decision Neuroscience, 5, 915.

[10] Crone, E. A., & Van der Molen, M. W. (2007). Development of decision making in school-aged children and adolescents: evidence from heart rate and skin conductance analysis. Child development, 78(4), 1288–301. doi:10.1111/j.1467-8624.2007.01066.x

[11] Cassotti, M., Houdé, O., & Moutier, S. (2011). Developmental changes of win-stay and loss-shift strategies in decision making. Child neuropsychology, 17(4), 400–11. doi:10.1080/09297049.2010.547463

[12] Aïte, A., Cassotti, M., Rossi, S., Poirel, N., Lubin, A., Houdé, O., & Moutier, S. (2012). Is human decision making under ambiguity guided by loss frequency regardless of the costs ? A developmental study using the Soochow Gambling Task. Journal of Experimental Child Psychology, 113, 286-294.


Auteur :


Ania Aïte

Chercheuse au LaPsyDÉ & Maître de Conférences en Psychologie du Développement, Université Paris Cité

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