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Adolescents, émotions et comportements écoresponsables

Les émotions et des ateliers de conception peuvent-ils stimuler l’engagement des adolescents dans des comportements écoresponsables ?


Par Barbara Ozkalp-Poincloux, Emilie Salvia & Mathieu Cassotti



Le célèbre magazine américain Times a désigné Greta Thunberg, une adolescente de 16 ans, personnalité de l’année 2019. Elle a reçu cette distinction prestigieuse, décernée depuis presque un siècle, pour son engagement en faveur de l’écologie. Elle est ainsi devenue l’égérie de la lutte contre le changement climatique à travers la planète. Même si les critiques ont été nombreuses, son engagement a le mérite de poser deux questions fondamentales qui sont au cœur de notre projet de recherche :

  • Comment stimuler les comportements écoresponsables chez les individus ?

  • Et surtout quel est et sera le rôle des adolescents dans ce processus de changement de nos habitudes ?

Ces questions sont d’autant plus importantes aujourd’hui que les effets négatifs des activités humaines tant sur la question du changement climatique que sur l’environnement en général (gaspillage, pollution, déforestation, recyclage des déchets, pesticides, …) sont de plus en plus visibles et impactent considérablement nos vies et le futur même de l’humanité (voir rapport du Giec, 2021). C’est sans doute parce que ces conséquences sont spectaculaires et qu’elles suscitent de fortes réactions émotionnelles (peur, colère, culpabilité, sentiment d’injustice, …) que la question de l’environnement s’impose comme une préoccupation majeure des français juste après celle du pouvoir d’achat (voir Ipsos Sopra-Steria pour « Le Monde », la fondation Jean Jaurès et Sciences Po, octobre 2021).

En outre, comme Greta Thunberg, de nombreux adolescents sont prêts à manifester et protester contre les conséquences de l’activité humaine sur notre planète.

Les problèmes écologiques sont d’ailleurs, en France, la première inquiétude des adolescents. Cependant, ces derniers n’adoptent pas plus de comportements écoresponsables que les adultes (voir CREDOC, 2019).

Ce décalage entre l’inquiétude qu’ils manifestent et leur inaction face aux problèmes écologiques pourrait s’expliquer par le manque de connaissances des adolescents, en particulier sur les moyens pour adopter de tels comportements. Les manifestations organisées par les jeunes (Youth for Climate) pourraient d’ailleurs témoigner de leur appel à l’aide.


Les spécificités cérébrales à l’adolescence


De façon intéressante, l’adolescence est une période spécifique dans la mesure où les adolescents présentent une hypersensibilité émotionnelle (voir Borst & Cassotti, 2022). Cela s'explique par une maturation plus rapide du système émotionnel par rapport au système cognitif qui permet la régulation émotionnelle. Le décalage de développement entre ces deux systèmes serait à l’origine d’une période sensible pendant l’adolescence, caractérisée par une hypersensibilité des réseaux cérébraux impliqués dans la réactivité émotionnelle, accompagnée d’une immaturité des réseaux cérébraux du contrôle cognitif (voir Casey et al., 2008). Ce décalage de maturation pourrait également expliquer que les adolescents présentent une persistance dans le temps d’une réaction émotionnelle comparé à l’adulte (Baker et al., 2014; Pattwell et al., 2012; Silvers, 2020)


Cette hypersensibilité émotionnelle observée chez les adolescents explique d’ailleurs leur engagement accru dans des comportements à risques (Chein et al., 2011).

L’adolescence est donc une période de vulnérabilité, mais pourrait également s’avérer être une période d’opportunité.

En effet, cette hypersensibilité émotionnelle pourrait les pousser à s’engager dans des causes sociales perçues comme injustes, comme la crise environnementale (Crone & Achterberg, 2022; Crone & Dahl, 2012)


Face à l’ampleur de cette crise environnementale, il n’est pas surprenant de penser qu’elle puisse induire une panoplie d’émotions à l’origine d’anxiété. L’anxiété liée à l’écologie, ou éco-anxiété comme elle est définie aujourd’hui, est une anxiété spécifiquement générée par les problèmes écologiques (Albrecht, 2011). Malheureusement, l’éco-anxiété touche une grande partie des jeunes et beaucoup de pays (Usher et al., 2022). Si elle est provoquée par la prise de conscience qu’il existe une crise environnementale grandissante, elle peut, dans certains cas, être à l’origine de l’inaction que l’on peut observer face à ces problèmes écologiques (Stanley et al., 2021). Cependant, si l’on souhaite gérer cette crise environnementale, il devient urgent de passer des intentions à l’action.


La théorie du comportement planifié


De façon générale, il n'est pas si simple de concrétiser un comportement, et de passer des intentions à l’action. En effet, un individu reste souvent figé sur des intentions d’agir, sans passer sur de réelles actions. La Théorie du Comportement Planifié (TCP, voir Ajzen, 1991), explique que la motivation d’un individu à passer des intentions à l’action dépend de l’intensité de son intention d’agir, elle-même dépendante de plusieurs facteurs :


  1. Le premier facteur est l’attitude d’un individu envers un comportement. En effet, la première motivation à adopter un comportement est liée au fait que l’on considère, ou non, ce comportement comme étant positif. Par exemple, si nous souhaitons limiter notre utilisation d’emballages plastiques, il faut avant tout voir l’utilisation de plastique comme étant néfaste, et la réduction de déchets plastiques comme positif.

  2. Le deuxième facteur dépend des normes sociales et donc de la société et de notre entourage. Plus nous ressentons une pression sociale à adopter ce comportement, plus notre intention de le réaliser sera importante. Nous serons ainsi davantage motivés à l’adopter réellement. Dans le cas de la réduction de déchets plastiques, il apparait plus facile d’acheter des produits avec moins d’emballages alimentaires lorsque notre entourage nous soutient et nous encourage dans cette action, et lorsque celui-ci accepte les changements qui peuvent découler de l’adoption de ce nouveau comportement. L’engagement dans ce comportement peut également émaner d’une situation où nous sommes jugés par notre entourage lorsque nous n’adoptons pas ce comportement.

  3. Enfin, le troisième et dernier facteur motivationnel est lié à notre perception de la difficulté ou, au contraire, de la facilité à adopter ce comportement. Ce facteur est le contrôle comportemental perçu. Il nous paraît plus facile de réaliser un comportement lorsque nous disposons des moyens (p. ex., moyens financiers, connaissances) pour le concrétiser. Par exemple, connaitre des recettes simples qui peuvent être réalisées avec des produits bruts, et donc sans emballages plastiques, peut motiver à ne pas acheter des produits avec des emballages polluants.


La Théorie du Comportement Planifié met donc en évidence qu’il est possible d’inciter un individu à passer de l’intention à l’action en trouvant notamment des arguments dans l’un ou plusieurs de ces trois facteurs motivationnels. Ces derniers pourraient permettre d’augmenter l’intensité des intentions et ainsi pousser à l’action. Il s’agit par exemple de montrer à une personne en quoi il est positif d’adopter un comportement écologique, mais également l’encourager à adopter ce comportement, et enfin lui apporter les moyens de mettre en application ce comportement. Concernant ce dernier point, il peut s’agir de fournir aux individus des connaissances sur les moyens d’action ou la manière de trouver des solutions d’actions lorsque nous sommes face à un problème et qu’il n’existe pas de solutions connues. Par exemple, toujours dans le cas de la réduction de déchets plastiques, nous pouvons choisir d’apprendre des recettes simples pour réduire l’achat d’aliments contenus dans du plastique, mais nous pouvons également tenter de trouver de nouvelles solutions pour réduire le plastique dans notre quotidien. Il est possible d’augmenter la perception du contrôle comportemental en développant la capacité à générer des idées, que ce soient des idées classiques (comme confectionner ses propres produits ménagers) ou des idées plus originales (comme par exemple, imaginer les moyens de faire un plastique comestible).


Le rôle des émotions dans l’adoption de comportements


Aux différents facteurs de cette Théorie du Comportement Planifié, doit s’ajouter la composante émotionnelle (Kim et al., 2013) comme autre facteur motivationnel, puisque nos émotions peuvent aussi nous motiver à adopter un comportement spécifique. D’ailleurs dans la gestion de la crise environnementale, les émotions semblent jouer un rôle central puisqu’elles permettent de stimuler l’intérêt écologique, en particulier chez l’adulte. C’est pourquoi les campagnes de sensibilisation utilisent souvent des images chargées émotionnellement pour stimuler l’engagement dans des causes environnementales.

Une vidéo montrant un ours polaire affamé qui est en train de dépérir sur une banquise du fait du réchauffement climatique a davantage d’impact que la simple lecture d’un article sur l’impact du changement climatique sur la survie des animaux.

Ainsi, plusieurs études en psychologie montrent l’effet d’un contexte émotionnel sur les intentions d’adultes de s’engager dans des comportements écoresponsables (par exemple, Schwartz et Loewenstein, 2017).


Il est d’ailleurs possible de stimuler l’engagement dans des comportements écoresponsables après avoir induit des émotions négatives, comme la colère ou la tristesse, mais également après avoir induit des émotions positives et sociales comme la fierté. Si les campagnes de sensibilisation utilisent souvent des images ou des chiffres négatifs dans le but d’induire des émotions négatives, l’induction d’émotions positives pourrait présenter l’avantage de stimuler l’engagement dans des comportements écologiques sur une plus longue période. En effet, lorsque nous agissons de manière éco-responsable (par exemple, trier ses déchets), nous ressentons des émotions positives, comme de la fierté, du fait d’avoir eu un comportement que l’on considère comme bénéfique.

Cette émotion de fierté induite par cette action va pouvoir agir par la suite comme un motivateur pour à nouveau passer des intentions à l’action.

Ainsi, les émotions positives agissent à la fois comme antécédents de l’engagement écologique et comme conséquences d’un engagement écologique (Hartmann et al., 2017; Schneider et al., 2021) et permettent d’inciter à adopter plusieurs comportements écologiques à la suite, donc de maintenir les comportements écologiques dans le temps.


Ce passage des intentions à l’action est essentiel si nous souhaitons avoir un réel impact dans la gestion de la crise écologique. Cependant, des études récentes, menées sur l’adulte, ont montré que même si nous sommes stimulés émotionnellement pour favoriser notre engagement dans des comportements éco-responsables, l’effet de l’induction d’émotions diminue très rapidement. Par exemple, dans l’étude de Schwartz et Loewenstein (2017), les chercheurs ont montré à des participants adultes soit une vidéo émotionnellement chargée (vidéo d’un ours polaire affamé qui se laisse dépérir sur une banquise), soit une vidéo neutre (vidéo expliquant de manière factuelle les causes du réchauffement climatique), toutes deux en lien avec le réchauffement climatique. Suite à la diffusion de la vidéo, les auteurs ont remarqué que les participants ayant visionné la vidéo émotionnellement chargée avaient l'intention de donner plus d'argent à une association en faveur de la protection de l'environnement (WWF) que les participants ayant visionné la vidéo neutre. Cependant, après une heure, il n’y avait plus de différences en termes de donations entre les participants des deux groupes. Il apparait donc important de trouver un moyen de dépasser ce rapide déclin de l’effet de l’induction d’émotions, afin de maintenir dans le temps les intentions d’adopter des comportements pro-environnementaux nécessaires pour ensuite favoriser l’action. A noter que dans cette étude, seuls des participants adultes ont été impliqués et ces derniers devaient faire part de leurs intentions de dons et n’étaient pas impliqués dans des actions concrètes.

Description de la thèse/des recherches du laboratoire


Les recherches décrites ci-dessus, montrent que les adolescents ne sont pas seulement hypersensibles aux émotions (Casey et al., 2008), mais que l’effet de l’induction d’émotions est plus durable dans le temps chez ces jeunes que chez les enfants et les adultes (Baker et al., 2014; Pattwell et al., 2012; Silvers, 2020). L’induction d’émotions, nécessaire pour stimuler des comportements éco-responsables, pourrait s’avérer plus durable dans le temps chez les adolescents que chez les adultes (Schwartz et Loewenstein, 2017). En effet, de telles études n’ont jamais été menées à ce jour sur les adolescents. De plus, la plupart des études à ce jour testent les effets de l’induction d’émotions sur les intentions d’agir et non directement sur les actions réalisées. Dans ce contexte, le laboratoire a lancé dans le cadre d’une thèse financée par l’ANR (projet Ad-Eco), des recherches dans le but :

  1. D’examiner l’effet de l’induction émotionnelle sur l’engagement des adolescents dans des actions éco-responsables concrètes et ce, afin de déterminer dans quelle mesure les adolescents, contrairement aux adultes, sont capables de maintenir sur le long terme des comportements écologiques.

  2. De créer une séquence pédagogique visant à guider les adolescents dans la recherche de nouvelles solutions écologiques, afin qu’ils soient capables dans leur vie adulte de générer plusieurs solutions simples et / ou innovantes à des problèmes, plutôt que de choisir entre des solutions existantes mais non-efficaces. En s’appuyant sur les travaux du laboratoire sur le développement de la créativité, ce projet permettra d’apprendre aux adolescents à explorer des solutions originales à des problèmes environnementaux complexes.


Dans le contexte de ce projet, le Laboratoire de Psychologie et du Développement de l’Enfant et de l’Education de l’enfant (LaPsyDÉ, UMR CNRS 8240) est à la recherche d’établissements scolaires intéressés pour participer à de telles recherches, en accueillant nos chercheurs et en les mettant en contact avec les adolescents pour la participation aux études de recherche, mais aussi pour la création de projets écologiques concrets.


Pour tout contact : barbara.ozkalp-poincloux@etu.u-paris.fr


Références :


Ajzen, I. (1991). The theory of planned behavior. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 50(2), 179‑211. https://doi.org/10.1016/0749-5978(91)90020-T


Albrecht, G. (2011). Chronic Environmental Change : Emerging ‘Psychoterratic’ Syndromes. In I. Weissbecker (Éd.), Climate Change and Human Well-Being (p. 43‑56). Springer New York. https://doi.org/10.1007/978-1-4419-9742-5_3


Baker, K. D., Den, M. L., Graham, B. M., & Richardson, R. (2014). A window of vulnerability : Impaired fear extinction in adolescence. Neurobiology of Learning and Memory, 113, 90‑100. https://doi.org/10.1016/j.nlm.2013.10.009


Borst, G. & Cassotti, M. (2022). C’est (pas) moi, c’est mon cerveau ! Edition Nathan.


Casey, B. J., Getz, S., & Galvan, A. (2008). The adolescent brain. Developmental Review, 28(1), 62‑77. https://doi.org/10.1016/j.dr.2007.08.003


Chein, J., Albert, D., O’Brien, L., Uckert, K., & Steinberg, L. (2011). Peers increase adolescent risk taking by enhancing activity in the brain’s reward circuitry : Peer influence on risk taking. Developmental Science, 14(2), F1‑F10. https://doi.org/10.1111/j.1467-7687.2010.01035.x


Crone, E. A., & Achterberg, M. (2022). Prosocial development in adolescence. Current Opinion in Psychology, 44, 220‑225. https://doi.org/10.1016/j.copsyc.2021.09.020


Crone, E. A., & Dahl, R. E. (2012). Understanding adolescence as a period of social–affective engagement and goal flexibility. Nature Reviews Neuroscience, 13(9), 636‑650. https://doi.org/10.1038/nrn3313


Hartmann, P., Eisend, M., Apaolaza, V., & D’Souza, C. (2017). Warm glow vs. altruistic values : How important is intrinsic emotional reward in proenvironmental behavior? Journal of Environmental Psychology, 52, 43‑55. https://doi.org/10.1016/j.jenvp.2017.05.006


Kim, Y. J., Njite, D., & Hancer, M. (2013). Anticipated emotion in consumers’ intentions to select eco-friendly restaurants : Augmenting the theory of planned behavior. International Journal of Hospitality Management, 34, 255‑262. https://doi.org/10.1016/j.ijhm.2013.04.004


Pattwell, S. S., Duhoux, S., Hartley, C. A., Johnson, D. C., Jing, D., Elliott, M. D., Ruberry, E. J., Powers, A., Mehta, N., Yang, R. R., Soliman, F., Glatt, C. E., Casey, B. J., Ninan, I., & Lee, F. S. (2012). Altered fear learning across development in both mouse and human. Proceedings of the National Academy of Sciences, 109(40), 16318‑16323. https://doi.org/10.1073/pnas.1206834109


Schneider, C. R., Zaval, L., & Markowitz, E. M. (2021). Positive emotions and climate change. Current Opinion in Behavioral Sciences, 42, 114‑120. https://doi.org/10.1016/j.cobeha.2021.04.009


Schwartz, D., & Loewenstein, G. (2017). The Chill of the Moment : Emotions and Proenvironmental Behavior. Journal of Public Policy & Marketing, 36(2), 255‑268. https://doi.org/10.1509/jppm.16.132


Silvers, J. A. (2020). Extinction Learning and Cognitive Reappraisal : Windows Into the Neurodevelopment of Emotion Regulation. Child Development Perspectives, 14(3), 178‑184. https://doi.org/10.1111/cdep.12372


Stanley, S. K., Hogg, T. L., Leviston, Z., & Walker, I. (2021). From anger to action : Differential impacts of eco-anxiety, eco-depression, and eco-anger on climate action and wellbeing. The Journal of Climate Change and Health, 1, 100003. https://doi.org/10.1016/j.joclim.2021.100003


Usher, C. (2022). Eco-Anxiety. Journal of the American Academy of Child and Adolescent Psychiatry, 61(2), 341‑342. https://doi.org/10.1016/j.jaac.2021.11.020





Auteurs :

Barbara Ozkalp-Poincloux

Doctorante au LaPsyDÉ, Université Paris Cité



Emilie Salvia

Maitresse de Conférence, LaPsyDÉ, Université Paris Cité



Mathieu Cassotti

Professeur de psychologie du développement, LaPsyDÉ, Université Paris Cité

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